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El pase
El Pase: su presente y su porvenir

El pase
Esthela Solano Suarez
 

Plenaria: El pase: su presente y su porvenir
IV Congreso e la AMP – Roma
15 de julio de 2006

J’arrive à l’age où normalement, on commence à penser à la retraite. Autour de moi, les amis et amies m’en parlent. Il paraît qu’il faut se préparer, préparer la paperasse nécessaire pour être à l’heure du rendez-vous avec l’administration. Si tous les papiers sont en règle, alors on a le loisir de percevoir un traitement afin d’accéder enfin, à l’oisiveté. Ainsi le rien faire, le fare niente, promis à la fin du parcours, devient possible. Ou bien, l’on a, dit-on, la possibilité de faire ce dont on a toujours rêvé : voyager, si l’on a de quoi se payer des voyages, jardiner, si l’on a un jardin, faire du bénévolat, si l’on a une âme charitable, s’occuper des petits-enfants, si on en a . On jouira enfin de son bien.

Moi, je n‘en veux rien savoir. Rien qu’à l’entendre, le signifiant « retraite » me fait horreur. Il n’est pas exclu que, réagissant de la sorte, je ne sois pas raisonnable. Mais j’ai mes raisons, pour ne pas être raisonnable.

Pour moi, il est impensable de prendre la retraite du discours qui me tient. Il me semble inimaginable de vouloir soutenir ma « stupide existence » hors de la pratique qui occupe mes heures et mes jours. Peut-on, un jour, se dire retraité du désir ? C’est ce qui arrive quand on se débranche du sentiment de la vie.

Quand je me dis cela, je prends la mesure de la distance qu’il y a entre la condition professionnelle et le discours qui loge la pratique de parole appelée psychanalyse.

Pendant un certain temps, j’ai regretté de ne pas avoir cultivé une situation professionnelle. Une carrière universitaire, démarrée au temps de ma jeunesse, c’est trouvée arrêtée dans son élan à cause d’une sorte d’exil qui s’est imposé à moi. Ensuite, je me suis installée dans la précarité de la pratique, désertant, dès que j’ai pu, les postes que j’avais pu obtenir, non sans peine, dans les institutions dites de santé mentale. De ce fait, je n’ai aucune retraite à prendre dans aucune institution. Est-ce un vrai bonheur ? Quoi qu’il en soit, j’en ris, croyant par là faire une entorse au discours capitaliste qui, une fois qu’il a soutiré la plus-value du travail, jette sur le bord de la route ceux qui ont servi en leur promettant des lendemains qui chantent. Je n’en ris pas parce que je me trouve futée. J’en ris parce que je n’ai pas le choix.

De ce constat, je tire une conséquence. Une fois qu’on entre dans le discours analytique, on ne s’en sort qu’à la condition de s’en faire la dupe, le servant. Si l’on emprunte une autre voie pour s’en sortir, alors, le prix à payer est celui de la morosité, de la tristesse, de l’aigreur et de l’amertume, et cela dans les meilleurs des cas.

Il doit y avoir bien des raisons qui rendent compte de l’impossibilité de sortir, une fois qu’on est entrée. Bon, n’exagérons pas. Rien ne m’empêche de sortir, de fermer la porte, et de dire : « Je ne veux plus être enfermé dans une pièce, je veux et je peux flâner quand il fait beau, m’asseoir dans une terrasse de café, rencontrer plein d’amis, aller au cinéma, au théâtre », bref, jouir des plaisirs de la vie. Ceci n’est pas impossible, mais c’est rare. Ce sont des moments que l’on arrache en s’accordant un relais. Dans ces moments-là, on tire un plus de jouir qui ne vaut comme tel que par opposition à un autre type de satisfaction. S’il n’y avait que ça, « les plaisirs de la vie », il n’y aurait que l’ennui.

Mais quelle satisfaction peut-on tirer d’une position subjective qui consiste à se prêter à occuper la place d’objet petit a, cause du désir ? C’est une vraie question. Elle concerne l’éthique propre au discours de l’analyste.

Un jour, j’ai eu l’occasion de commettre un acte manqué très éclairant. Je devais faire cours, et pas n’importe où. Je devais faire le premier cours à la Section Clinique de Paris VIII, puisqu’on m’avait fait confiance pour remplir cette tâche. J’étais à la fois très contente et un peu inquiète. Le jour J, je sors de chez moi de bonne heure, pour promener mon chien. Au retour, je rencontre une analysante qui m’attendait dehors. Je m’apprête à ouvrir la porte, et je constate que je suis partie de chez moi sans la clé. Comme il n’y avait personne à la maison, je me retrouvais dehors, moi aussi. J’étais dehors comme mon analysante. Nous étions toutes les deux du même côté, hors du lieu où je pouvais occuper ma place d’analyste. Cet acte manqué était tout à fait réussi. Il m’indiquait, qu’à devoir parler pour faire ce cours, j’allais occuper la place analysante.

Ce qui m’est venu comme interprétation de cet acte manqué, ce fut un passage du Discours à l’EFP où Lacan évoque quelqu’un qui, tâtant des grilles s’écrie : « Les salauds, ils m’ont enfermé ». Et il ajoute : « C’était la grille de l’Obélisque, et il avait à lui la place de la Concorde ».[1] Ce petit apologue met en question l’opposition ordinaire du dedans et du dehors. Ce que Lacan démontre, c’est que, à la différence de l’investiture professionnelle, l’acte instituant de l’analyste ne se produit que comme une conséquence logique, et cette logique est interne à l’acte analytique. Les apories de l’acte rendent raison du désir du psychanalyste comme « lieu dont on est hors sans y penser, mais où se retrouver, c’est en être sorti pour de bon, soit cette sortie ne l’avoir prise que comme entrée, encore n’est-ce pas n’importe laquelle, puisque c’est la voie du psychanalysant ».[2]

La passe a été conçue par Lacan pour cerner ce passage où peut se lire que c’est de l’analysé qui se produit du psychanalyste. L’acte analytique est le pivot fondamental sur lequel Lacan fonde sa « Proposition ». Il s’en déduit que la fonction « désir de l’analyste » ne s’isole que des conséquences de l’acte analytique. De ce fait, les conséquences de l’acte analytique rendent possible l’événement de discours qui se solde par l’avènement du discours analytique. L’avenir du discours analytique ne se trouve pas ailleurs que dans l’acte qui le produit. Pour autant que l’analyste décide de s’en faire responsable.

De ce qui précède se déduit que l’avenir de la psychanalyse repose sur le nœud qui noue l’acte analytique, la passe et le discours de l’analyste.

En 1974, Lacan déplorait la « résistance » de ceux qui, dans son Ecole, ne se prêtaient pas à « rendre effective la passe », en témoignant. Il leur rappelait alors qu’il attendait « que chacun apporte sa pierre au discours analytique en témoignant de comment on y entre. »[3] Deux ans plus tard, en 1976, à Strasbourg, Lacan évoquait que du réel il n’y a que des bouts. À propos des bouts du réel, il disait : « s’il y a quelque chose qui témoigne que du réel il n’y a que des bouts, c’est bien ce qu’on appelle la résistance… » S’il y a une quelconque résistance à s’avancer vers la passe, on doit pouvoir reconnaître là le signe d’un bout de réel.

Il est fort probable que la résistance, voire le bout de réel en question en 1974 ne soit pas le même que celui auquel nous avons à faire en 2006. La partie de la passe se joue avec le réel, ce pourquoi, il faut toujours recommencer. Néanmoins il revient à chaque Ecole de l’AMP d’isoler et d’extraire le bout de réel qui lui est propre. Il est certainement repérable là où on trouve les impasses, les embrouilles de la passe , là où ça coince et aux points où ça se bloque. Il est certain que chaque Ecole se donne des moyens par le biais des Conversations, des séminaires ou des Collèges de la passe, pour faire une bonne interprétation de la résistance en jeu, et ainsi la dépasser. Cette lecture permet de cerner les points où nos usages du Nom du Père, c’est-à-dire, de nos semblants institutionnels, semblants dont nous nous appareillons pour traiter le réel, ratent.

C’est au fond ce que Lacan nous indique quand il évoque que au coeur d’ un bout de réel se trouve impliqué le secret du « prétendu meurtre du père ». Le père il faut le tuer, pour qu’il lâche le bout de réel. C’est le principe, dit-il, de la transmission qui s’accomplit dans la civilisation. C’est peut-être aussi le principe de la transmission de la psychanalyse dès lors qu’elle réussit à prouver que du Nom du Père on peut bien s’en passer à condition de s’en servir pour qu’il lâche un bout de réel.

C’est peut-être la condition de l’acte analytique. L’acte analytique ne se produit pas au Nom du Père. L’acte vise l’inconsistance de l’Autre, faisant émerger la consistance logique de l’objet. Le Nom du Père fait croire à l’Autre. Lorsque cette supposition choit l’Autre s’avère inessentiel, voire inexistant.

C’est à cette condition que la transmission de la psychanalyse est possible en tant que pure invention. Chaque analyste réinvente la psychanalyse en fonction de ce qu’il a réussi à retirer de son passage par l’analyse. C’est pourquoi, chaque analyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer. Pour Lacan, c’est sur cette précarité que repose l’avenir de la psychanalyse.

Faire durer une position impossible, celle du pssychanalyste, relève du pari. Comme dans tout pari nous n’avons qu’à faire fond sur « ce qui perdure de perte pure »[4]. Rien n’est solidement acquis, d’où la formation toujours nécessairement inachevée. Chaque jour l’acte nous convoque au bord d’un trou, du trou de la Chose freudienne. Nous ne nous avançons que dans la plus totale de solitudes, tendus vers « un effort de poésie », selon l’expression forgée par Jacques Alain Miller. N’est pas de celle-ci qui provient notre joie ?

Le pari avec l’impossible, voilà ce qui nous tient dans une position où, comme la passe, il est nécessaire de toujours recommencer. N’est-ce pas raison suffisante pour penser que cette infinitisation exclue l’univers de la retraite ? Le seul terme qui viendra un jour s’imposer à nous , à coup sur, est celui de notre dissolution comme parlêtre. Mais d’ici là , nous sommes embarqués dans un rapport à la Cause freudienne qui nous somme de toujours recommencer pour que le Discours analytique ne cesse pas de s’écrire.

 
 
Notas
1- J.Lacan, Discours à l’EFP, in A.E. page 264.
2- Ibid. page 266.
3- Jacques Lacan, le 19 novembre 1974, inédit.
4- Jacques Lacan, Télévision, in A.E. page 545.